«Travail d’analyse ou l’homo sentimentalis est démasqué»

Biographie de l’auteur

 

Milan Kundera est né en Tchécoslovaquie. En 1975, il s’installe en France. ”

 

Milan Kundera est né en 1929 en Bohème, une région de l’Europe Centrale constituée de plusieurs pays comme la Tchécoslovaquie et la Moravie. Le jeune Kundera est très entouré par l’art dès son enfance, son père étant un pianiste célèbre. À partir de 1948, il débute des études en littérature à la Faculté des Arts, mais se dirige par la suite vers l’Institut cinématographique. À partir de cette année, il est exclu du parti communiste, mais il y sera réintégré un peu plus tard. Dès les années 50, Kundera est une figure connue dans son pays. Très engagé, il participe au mouvement libéral qui commence à faire son apparition dans le pays aux environs du Printemps de Prague. Arrive le Printemps de Prague de 1968, puis le pacte de Varsovie qui vient stopper cet élan libéral qui balayait le pays depuis plusieurs mois. C’est le début des arrestations et de la censure à grande échelle. À partir de cette date, Kundera est censuré dans son propre pays. En 1975, il est contraint de quitter le pays en compagnie de sa femme pour aller en France. C’est le début de son exil. Là-bas, il enseignera à l’Université de Rennes, puis dès 1978, date où il prend pied à Paris, il enseignera à L’École des hautes études en sciences sociales. Malgré qu’il fut « naturalisé » français en 1980, Kundera n’écrira en français qu’à partir de 1986 avec son premier essai L’art du roman et ne publiera son premier roman en français, La lenteur, qu’en 1995. Par la suite, tous les romans de Milan Kundera ont été sujet à une retraduction complète sous la direction de l’auteur qui considérait que les traductions n’étaient pas représentatives de son travail original.

Il a publié dix romans jusqu’à aujourd’hui, trois essais, et deux pièces de théâtre dont une, Les propriétaires des clés, qui a renié par la suite.

En 1973, à la sortie de son roman La vie est ailleurs, Kundera recevra le prix Médicis. Ce prix est remis chaque année à de nouveaux écrivains qui débutent dans le monde littéraire ou qui n’ont pas encore une notoriété égale au talent qu’on leur reconnaît. Mais c’est L’insoutenable légèreté de l’être qui le propulse sur la scène internationale en 1984 (roman qui a inspiré une adaptation cinématographique par Philip Kaufman). Il recevra aussi plusieurs autres prix pour ses autres romans et essais dont le prix Jerusalem en 1985 et une nomination pour le prix Nobel de littérature.

 

Contexte d’écriture

Milan Kundera a publié La vie est ailleurs en 1973, soit 5 ans après les événements du Printemps de Prague, à ce moment il est incapable de publié dans son pays à cause de la censure dont il est victime. Ses romans sont donc envoyés directement à la traduction. Deux ans plus tard, il quitte son pays pour la France. L’histoire du roman commence probablement dans les environs de l’avant Deuxième Guerre mondiale, puisque son père meurt dans un camp de concentration (p.158) alors que son fils ne doit avoir qu’une quinzaine d’années. Ce qui fait que Jaromil doit mourir dans les années 50, puisqu’il n’a encore que vingt ans (p.456). Dans La vie est ailleurs ont peu discerné une vision ironique du communiste de la part de l’auteur. Notre personnage, Jaromil, est d’une part contraint à suivre le mouvement puisqu’il ne peut pas en suivre d’autre, mais il est aussi inspiré par ce mouvement. Kundera, à travers son personnage, montre à quel point dans la jeunesse il est facile de croire en la révolution, de croire que tout commence avec soi. Et c’est avec ironie que le lecteur découvre la mort de Jaromil et par le fait même la sienne.

 

Résumé de l’histoire

La vie est ailleurs c’est l’histoire de la vie de Jaromil, de sa conception à sa mort. Jaromil est poète, avant même qu’il ne naisse. Cet enfant était destiné à devenir artiste, c’est sa mère qui a fait de lui un artiste. Il n’a pas encore sorti un mot que déjà sa mère voit en lui un grand artiste. Il est le fils de Pheobus Appolon, le dieu de la connaissance et de l’art grec. C’est sa mère qui l’a découvert, puisque son véritable père est absent, il ne peut donc engendrer un enfant de la grâce divine. Mais peu importe, son père mourra dans un camp de concentration après avoir fréquenté une jeune juive.

Jaromil aime sa mère, et sa mère aime Jaromil de toute son âme. Elle est fière que Jaromil suive le chemin de l’art qu’elle n’a pas pu suivre et elle l’aidera de toutes ses forces et de toute sa vie pour qu’il réussisse, pour qu’elle soit fière de lui. Un jour, sa mère le présentera au peintre, c’est le début de son initiation à l’art, surtout au surréalisme. Sa mère tombe amoureuse du peintre, elle ira le voir souvent en cachette pour vivre quelque moment de passion avec lui, alors que Jaromil est dans la pièce d’à côté pour étudier. Puis elle voudra se détacher de cet homme, par amour pour son fils, pour être plus souvent avec lui.

Mais il est trop tard, Jaromil commence à découvrir le monde et déjà les femmes apparaissent dans son coeur, prenant la place de sa mère. Il écrit son premier poème alors qu’il observe, à travers le trou de la serrure, Magda, la bonne, en train de prendre son bain. « Ah, mon aquatique amour! » (P.93). Sur ces premiers vers, que sa mère ne comprend pas, quelques larmes seront versées parce qu’il semble que son fils en connaisse plus qu’elle sur l’amour. Ainsi, débutent les amours de Jaromil. Il y aura l’étudiante brune qui lui fera découvrir que les femmes ont bien des secrets à cacher en elles. Puis il y aura la petite rousse qui lui fera découvrir les plaisirs de la chair et de la jalousie. Il y aura la révolution, puis bien sûr et toujours la poésie!

Jaromil entre aux Études en politique. L’engouement pour la révolution est à son paroxysme et Jaromil fait écrire sur des banderoles et des murs : « Le rêve est réalité », et sur une autre : « Soyez réalistes, exigez l’impossible; », et à côté : « Nous décrétons l’état de bonheur permanent […] Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », puis un autre encore : « L’imagination au pouvoir! » (P.265)

Avec Jaromil, c’est tout ou rien, l’amour ou la mort, la vie ou la mort, la poésie ou la mort, la mort ou la mort. Quelle honte ce serait que de rater un suicide! Il ne peut mourir que par le feu, comme Maître Jean Hus et Giordano Bruno qui ne « pouvaient mourir que sur le bûcher. Leur vie est ainsi devenue l’incandescence d’un signal, la lumière d’un phare, une torche qui brille au loin dans l’espace des temps » (p.434). Il soupçonne son amie la rousse de lui être infidèle. Comme excuse de ses retards, elle lui dit qu’elle tente de convaincre son frère de ne pas passer la frontière. Mais Jaromil ne restera pas sans rien faire devant un ennemi de l’état, un traître. Il dénonce le frère de son amie à la police. Ils l’arrêtent. Et son amie par la même occasion. Mais peu importe, elle ne l’aimait pas assez.

Il est invité par un ancien ami, le fils du concierge, à venir lire ses poésies avec d’autres poètes pour des policiers. Là-bas, il rencontre la cinéaste. Il va chez elle, mais parce qu’il avait sur lui son horrible caleçon, il s’enfuit avant de devoir se dénuder.

Mais la cinéaste revient, elle a approché sa mère et elles veulent faire un film sur la vie du poète. Jaromil n’aime pas ce film. Sa mère est encore trop impliquée dans sa vie, il aimerait qu’elle le laisse tranquille, tranquille avec la cinéaste, comme il aurait voulu être tranquille avec sa rousse. Il est invité à une fête par la cinéaste. C’est son instant de gloire, il s’est rapproché de la cinéaste et n’a pas son horrible caleçon.

Il n’est plus Jaromil. Il est Xavier, son fidèle ami, son fidèle personnage qui s’avance fièrement vers elle.

Il est Lermontov, le poète tchèque et il montre son talent au monde. Mais Martynov arrive et de son pied le fait basculer sur le balcon.

Jaromil est vaincu.

Il tombe malade, enfin il appartient totalement à sa mère jusqu’à la mort et même au-delà…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Écriture et esthétique

 

Chez Kundera, tout a un second degré. Dès les premières pages de ses romans, il installe ses décors de fictions où ses personnages viendront jouer leur rôle avant de retourner sous la forme de métaphore. Il insiste sur le caractère de fiction. Il intègre clairement des passages où il expose qu’il s’agit d’un roman : « La première partie de notre récit englobe environ quinze ans. […] Donc, dans ce livre, le temps s’écoule à un temps inverse du rythme de la vie réelle ». (p.399) Il s’agit d’un procédé qu’il répète dans plusieurs de ses oeuvres. Mais, ce n’est pas tant comment sont présentés les choses que comment il les déconstruit qui fait de Kundera un grand écrivain du 20e siècle. Kundera installe son décors et, morceau après morceau, il en enlève des parties ce qui fait en sorte qu’à la fin de ses romans il ne reste qu’un léger trouble au fond du lecteur. L’oeuvre de Kundera est ainsi donc considérée comme subversive. Il détruit doucement et en silence l’ordre établi dans nos esprits. Souvent classé parmi ceux qu’on appelle ces écrivains de la dissidence. Kundera est indissociable de son passé au sein de la Tchécoslovaquie communiste. Son passé et sa déception face aux évènements de fin août 1968 se reflètent constamment dans son oeuvre. Il arbore un caractère très ironique dans son oeuvre tant à ce passé qu’aux actions de ses personnages. Des personnages qu’il place dans des situations monotones, mais pleines de sens aux yeux du lecteur qui à travers des actions fictives reconnaît ses propres actions qui ne le poussent, par la suite, qu’à lui aussi arborer un ton ironique.

 

 

Titres

 

À l’origine le roman de Kundera aurait du s’appeler L’âge lyrique, mais ce nom est devenu par la suite La vie est ailleurs. En quoi ce second nom était-il meilleur que le premier? Car, il certain que L’âge lyrique illustre très bien l’histoire de Jaromil. « L’âge lyrique, selon Kundera, c’est la jeunesse, et ce roman est avant tout une épopée de l’adolescence » (4e de couverture). En effet, nous suivons, en tant que lecteur, le récit de la vie de Jaromil qui se termine très tôt au début de l’âge adulte. Jaromil n’est que lyrisme. Il ne sait que faire cela de toute sa vie. Donc, L’âge lyrique aurait été un titre tout approprié. Mais il n’en est rien. La vie est ailleurs est le titre qui fut choisis. Pourquoi? Parce que si Jaromil est lyrique c’est qu’il s’imagine que la vie est ailleurs. Ce roman pourrait être comparé à Hamlet. Être ou ne pas être? Être c’est être qui nous sommes. Ne pas être c’est interpréter qui nous sommes. La vie est ailleurs c’est ce sentiment qu’a le jeune poète devant sa vie. C’est pourquoi il s’inspire des autres pour vivre plutôt que de vivre de lui-même. « Pourtant, faut-il que nous nous moquions de Jaromil parce qu’il n’est qu’une parodie de Lermontov? Faut-il que nous nous moquions du peintre parce qu’il imitait André Breton avec son manteau de cuir et son chien-loup? Est-ce qu’André Breton aussi n’était pas une imitation de quelque chose de noble, à quoi il voulait ressembler? La parodie n’est-elle pas le destin éternel de l’homme? (p.449) Donc, le titre du roman de Kundera vient illustrer vers quoi tend l’existence de Jaromil. Une existence qui tend vers un mensonge basé sur l’idée que la vie est ailleurs. Peut-être que la vie est ailleurs là où est Xavier. La vie est ailleurs, Xavier est le symbole de ce concept chez Jaromil. Et sa mère en est l’antisymbole. Pour sa mère la vie est avec son fils et nulle part ailleurs. Dans ce roman, tout le monde veut vivre ailleurs. Ce titre est en lui-même un mensonge. Il est présenté comme une affirmation. Tous les titres dans le roman tendent vers autre chose. Les parties sont la première partie ou le poète naît. Il est vrai que le poète naîtra dans cette partie, autant que l’âge lyrique pourrait ou devrait être le titre exact du roman. Mais le roman aspire à plus, donc se met en scène et s’interprète. Il se ment pour être plus grand. La vie n’est pas ailleurs, autant pour Jaromil que pour le lecteur qui se rend compte de tout le mensonge, de tout le caractère théâtral, mais surtout fictionnel du roman qu’il lit. Ce n’est qu’un roman, la Vie n’est pas ailleurs.

 

 

Structure

 

Le roman est divisé en sept parties et dans chaque partie se trouvent plusieurs chapitres. La plupart des chapitres se déroulent sur une page seulement. Cette forme très fragmentée permet au lecteur une lecture rapide et agréable, car elle offre morceau par morceau les éléments nécessaires au récit, qui lui est linéaire. Sauf à la deuxième et sixième partie. Dans la deuxième partie, le lecteur assiste à la brève, mais significative, apparition, sinon intrusion, de Xavier dans le récit. Ce personnage entre par les fenêtres et voyage à travers ses rêves comme des vases communicants. Xavier vient ouvrir la voie au thème du rêve, le rêve de liberté, l’idée que la vie est ailleurs. Mais il ne s’agit que d’une brève pause onirique après laquelle le récit reprend sans en prendre compte. Ce n’est qu’à la sixième partie qu’une pause plus significative est amorcé. « Dans notre roman aussi, ce chapitre n’est qu’une pause tranquille » (p.428) Cette « pause tranquille » (qui en fait est une rupture totale dans la linéarité du récit, puisqu’elle change de récit complètement) permet au narrateur omniscient de rappeler divers éléments nécessaires à la fin du récit de Jaromil. De plus, dans cette partie la narration change la focalisation de son roman. Ce narrateur omniscient à focalisation interne devient à focalisation multiple. Le narrateur prend une pause, nous prend par la main et nous amène ailleurs. Ce changement de narration est même illustré dans le roman avec une métaphore sous l’image d’un observatoire que le narrateur peut déplacer à son gré. « La raison en est que nous regardons Jaromil à partir d’un observatoire que nous avons érigé là où, dans le courant du temps, se situe sa mort. […] C’est pourquoi nous rêvons constamment d’autres observatoires possibles et non construits. Supposez que nous placions notre poste d’observation, par exemple, dans la vie du peintre, dans la vie du fils du concierge, ou dans la vie de la petite rousse. En effet, que savons-nous d’eux? Guère plus que ce sot de Jaromil qui, en réalité, n’a jamais rien su de personne! » (P.399-400) Mais cette partie permet au lecteur de voir une vision différente de celle de Jaromil qu’il suit depuis le début. Mais elle permet aussi une pause qui peut être interprétée comme un entracte à la pièce (la vie de Jaromil) qui se déroule devant ses yeux. « Au delà des fenêtres de cet instant, quelque part au loin, trois années en arrière, la mort piaffe d’impatience dans le récit que nous avons abandonné; sa silhouette osseuse est déjà entrée sur la scène éclairée et projette si loin son ombre que le studio où la jeune fille et le quadragénaire sont maintenant debout face à face est envahi par le clair-obscur. » (P.423) Kundera insère donc plusieurs éléments dans sa partie qui permettent au lecteur de s’imaginer qu’il s’agit de l’entracte d’une pièce. L’idée du théâtre vient accentuer son caractère fictionnel au roman. Kundera ou le narrateur intègre à divers endroits dans son roman des commentaires personnels sur les actions qui sont décrites. « Non, non, soyez sans crainte, nous n’avons pas l’intention de recommencer l’histoire mille fois contée du gosse de riches que ses petits camarades pauvres prennent en haine » […] (P.37) « Qu’avait donc Jaromil qui déplaisait à ses camarades, qu’y avait-il donc en lui qui les agaçait, qu’est-ce qui le rendait différent? Nous hésitons presque à le dire, ce n’était pas la richesse, c’était l’amour de sa maman » (p.38) Ainsi, Kundera fait de la narration et de la structure l’outil qui fera de son récit un récit simple, bien structuré, facile à lire et, avant tout, pilier qui appuiera son concept de récit fiction permettant ainsi au lecteur la distance nécessaire face aux éléments thématiques de son roman.

(En annexe se trouve la division du récit)

 

 

Les personnages:

 

 

Xavier

 

« Tu es belle, mais il faut que je te trahisse » (p.139)

 

« Tu es très belle, mais il faut que je te trahisse » (p.459)

 

 

Et il s’enfuit par la fenêtre….

 

 

Xavier n’est pas réel. Xavier est un personnage inventé par Jaromil. C’est un personnage fortement inspiré par toutes les aspirations de Jaromil. Xavier est beau et courageux. Il a les femmes qu’il veut, peu importe, leur âge. Il est un grand révolutionnaire et sur lui repose tout l’avenir d’un pays et d’une révolution. Il est investi d’un devoir plus important que tout; « mais il faut que je te trahisse. » Mais avant tout, Xavier est libre. « (C’est une chose qui n’a jamais pu arriver à Xavier, parce que Xavier n’avait pas de mère, et pas de père non plus, et ne pas avoir de parents est la condition première de la liberté. Mais comprenez bien, il ne s’agit pas de perdre ses parents. La mère de Gérard de Nerval est morte quand il était nouveau-né et pourtant il a vécu pendant toute sa vie sous le regard hypnotique de ses yeux admirables. La liberté ne commence pas là où les parents sont rejetés ou enterrés, mais là où ils ne sont pas : Là où l’homme vient au monde sans savoir de qui. Là où l’homme vient au monde à partir d’un oeuf jetté dans une forêt.

Là où l’homme est craché sur la terre par le ciel et pose le pied sur le monde sans le moindre sentiment de gratitude) (p.187) » Il est libre de ses origines, amis aussi de ses actions. Pour Jaromil, il symbolise l’idéal qu’il voudrait atteindre. Xavier est le symbole de tout ce que voudrait être Jaromil. Lors du dialogue final entre Jaromil et Xavier, Xavier vient illustrer divers éléments. En effet, le fait qu’il traite Jaromil comme une femme (« Tu es très belle ») illustre le caractère absurde de la situation (et fait référence au physique très féminin de Jaromil), mais surtout cela illustre le caractère absurde qu’entretient Jaromil à l’égard de son personnage. Une sorte de divination où le personnage devrait être plus réel que Jaromil. Puis, lorsque Xavier s’enfuit par la fenêtre, ce sont les rêves de Jaromil qui disparaissent. Ses rêves de liberté et de vies ailleurs. Donc, cet événement vient annoncer la mort éventuelle de Jaromil.

 

Maman

 

« Quand la mère du poète se demandait où le poète avait été conçu, trois possibilités seulement entraient en ligne de compte : une nuit sur le banc d’un square, un après-midi dans l’appartement d’un copain du père du poète, ou un matin dans un coin romantique des environs de Prague » (p.13) bien entendu, maman considère que c’est dans ce coin romantique que Jaromil fut conçu. Si Jaromil est devenu ce qu’il est devenu, c’est à cause de sa mère. Si Jaromil se nomme Jaromil, c’est parce que sa mère en a décidé. S’il est poète, c’est parce que sa mère en a décidé. Parce que maman est tombée enceinte, elle n’a pas pu terminer ses études en arts. Elle a donc transposé ses désirs artistiques en son fils. Parce que son mari ne lui donne pas l’amour dont elle a besoin, elle va le chercher chez son fils. Maman ne sait pas vivre sans son fils.

« Après l’accouchement, le corps de maman entra dans une nouvelle période. Quand elle sentit pour la première fois la bouche tâtonnante de son fils téter son sein, un doux frisson explosa au milieu de sa poitrine et irradia dans tout son corps des rayons frémissants; cela ressemblait à la caresse de l’amant […] Elle savait que la bouche qui se pressait contre son sein lui apportait la preuve d’un attachement ininterrompu dont elle pouvait être certaine. » (P.23) D’après une grille d’analyse freudienne, maman est incapable de prendre ses résolutions et d’accomplir sa période de castration face à son fils qui est devenu pour elle la seule source d’amour possible. Elle s’empêche donc de vivre d’autres relations (comme celle avec le peintre) et elle empêche par la même occasion son fils de vivre de bonne relation amoureuse. Maman est l’origine de Jaromil, tant physique que psychologique. Elle est le début des problèmes de Jaromil et elle en est la fin.

 

 

 

 

Jaromil

 

La vie est ailleurs est le roman sur la vie de Jaromil, donc Jaromil est le personnage central, quoiqu’il n’y ait qu’une seule phrase dans tout le roman qui soit sur Jaromil.

 

« Il suffit! C’est Jaromil qui est sur le balcon, il est en chemise blanche, avec son noeud de cravate baissé, et il tremble de froid. » (p.450)

 

C’est ainsi que Jaromil apparaît pour la première fois vers la fin du roman. « Il suffit » accompagné du point d’exclamation, vient faire une rupture dans le texte et nous introduit Jaromil. Ensuite, il est illustré clairement que « c’est Jaromil qui est sur le balcon ». Par la suite, il est décrit en chemise blanche qui peut être mise en comparaison avec sa jeunesse, son innocence sur laquelle apparaît « son noeud de cravate baissé » symbolisant sa défaite face aux yeux du monde, mais aussi le jeu des conventions. En effet, l’instant d’avant Jaromil se laissait au jeu d’être Lermontov affrontant Martynov, mais en fait ce n’est qu’a ces yeux que les choses ce passent ainsi, car pour les autres, il est Jaromil se faisant battre par un autre jeune homme. Alors maintenant, « il [est là et] tremble de froid. » Ce petit garçon est si innocent et faible sans ses artifices qu’il en tremble dehors.

Alors que nous, lecteurs, venons tous juste de découvrir Jaromil sous sa vraie forme, il s’apprête déjà à mourir, car qu’il tremble annonce déjà sa maladie, et par le fait même, sa mort.

 

Ainsi tout au long du roman Jaromil n’est pas Jaromil, mais tantôt Lermontov, tantôt Rimbaud, puis Victor Hugo, ou Percy Bysshe Shelley, ou Baudelaire, ou Nerval ou son maître, son ami le peintre, ou alors Jaromil le poète « sanglant ». Jaromil aime provoquer, peu importe ce qu’il raconte. Il aime soulever la controverse autour de lui. Il aime que l’attention soit portée vers lui. Autrefois, il s’était pratiqué à afficher un « sourire sanglant ». Il n’aimait pas son reflet dans le miroir. Selon lui, il avait l’air trop jeune, donc il voulait exhiber un sourire plus provocateur, illustrant sa fierté et sa force. Jaromil s’est toujours exercé à être poète pour que les gens réagissent. Quand il était petit, il aimait dire de belle grande phrase pour sa mère. En fait, c’est à cause de sa mère qu’il est poète. Elle l’a prédestiné à être poète en l’encourageant abusivement dans cette voie. Jaromil, très jeune, a compris le pouvoir de ses mots sur le monde, et il a appris à s’en servir. Un jour une dame attendant dans le dentiste demandera à l’infirmière qui vient d’arriver de « [dire] quelque chose à cet enfant [, car] c’est effrayant comme il se donne en spectacle. » Jaromil, jusqu’à la fin de sa vie aura donné une grande représentation de qu’il voudrait être, se qu’il devrait être, un poète. Il n’en est pas moins poète, mais ce qu’il fait n’a que pour but que de se donner en spectacle. Jaromil dans son désir de plaire cherche la liberté. Il rêve à de grandes histoires, d’êtres un grand poète, un grand artiste, de vivre le grand amour, mais à chaque fois il a l’impression d’être bloqué dans sa liberté et c’est souvent à cause de sa mère. Il développe alors une haine pour sa mère et ses origines. Mais sa mère est ce qu’il est lui. Il n’est que le résultat des complexes maternaux. Il déteste ce qu’il est et souhaite être plus grand. Alors, il joue des rôles. Ainsi, Jaromil est un homo sentimentalis, un homme kitsch. Un homme kitsch duquel au début du roman, il est amusant de rire. Mais plus le roman avance et plus le lecteur s’identifie à Jaromil. Finalement, à la fin du roman, le lecteur meurt avec Jaromil.

 

Les thèmes :

 

Le lyrisme

La vie est ailleurs est un roman sur la poésie. Qu’est-ce que la poésie? C’est l’amalgame de divers procédés syntaxiques et littéraire dans le but d’exprimer une idée. Ainsi, c’est l’expression de quelque chose. L’expression de soi. Donc, c’est du lyrisme. Donc, La vie est ailleurs est un roman sur le lyrisme. Le lyrisme poétique de Jaromil, mais aussi le nôtre. Au lyrisme de Jaromil est rattachée sa vision de la mort. La mort est l’acte final qui place l’homme dans l’Histoire. Mais une mort doit être effectuée dans les flammes pour qu’elle puisse éclairer les autres vies. Dans l’eau, c’est la noyade de l’existence posthume. Le suicide doit être un suicide réussi, sinon quelle honte! L’amour doit être plus fort que tout et nous devons être au service de l’amour, sinon l’amour n’en vaut pas la peine. La révolution est un moteur d’expression du lyrisme de Jaromil. Être avec ou contre la révolution. Ceux qui sont contre seront châtiés! Le frère de la rousse a disparu à cause de Jaromil qui le voyait comme un ennemi de l’état et de son amour. Jaromil attache une grande importance aux miroirs. À cela, on peut associer le mythe de Narcisse, mais aussi notre mise en abyme dans le roman. Dans son lyrisme, Jaromil se noiera. Le monde est un miroir du lyrisme de Jaromil. S’il n’est pas aussi grand, il ne mérite pas d’être. Ainsi, à travers son lyrisme caricaturé, on découvre ce garçon qui se croit poète. Mais plus le récit avance, plus on découvre que ce poète n’est pas si loin de nous. Il nous cite Hugo, Lermontov, Rimbaud et au fil du récit on se rend compte que la « caricature est devenue miroir ». ( Francois Ricard, Le point de vue de Satan) Jaromil n’est pas un mauvais poète, du moins, il est autant poète que n’importe qui. Au début du roman, il est drôle de voir Jaromil dans toute sorte d’histoires, mais plus le roman avance, on prend conscience que nous sommes comme Jaromil, et les rires s’arrêtent. L’innocence de notre cher Jaromil devient le reflet de notre propre innocence. Le lyrisme de Jaromil est le miroir de notre lyrisme.

 

La liberté

La vie est ailleurs est un roman sur le lyrisme (le notre, en tant qu’humain et celui de Jaromil), mais aussi sur la liberté.Dans le roman, tout se rattache à la liberté. La mère de Jaromil voit sa liberté en son fils. Son fils voit la liberté partout sauf chez sa mère. Xavier est un symbole de liberté. Le pays est sous l’influence communiste. Les gens croient en la révolution et aux nouvelles libérées qui s’en suivent. Le roman rêve de liberté. Mais un roman est un roman. « De même que votre vie est déterminée par la profession et le mariage que vous avez choisis, de même, ce roman est délimité par perspective qui s’offre à nous depuis notre poste d’observation, d’où l’on ne voit que Jaromil et sa mère, tandis que nous n’apercevons depuis les autres personnages que s’ils apparaissent en présence des deux protagonistes. Nous avons choisi votre destinée, et notre choix est pareillement irrémédiable. » (P.399) C’est un roman entre le rêve et la réalité de la liberté. Le roman est peut-être plus libre que la réalité. Du moins, il en rêve. Le roman montre la liberté qu’il a d’avoir la possibilité d’aborder plus d’une vison, mais il rappel qu’il n’est pas libre d’être ce qu’il est puisqu’il est l’objet d’un autre esprit libre, qui lui aussi se croit libre, mais il est l’objet du kitsch. Le kitsch est-il libre? Le roman se pose une question sur les réalités de la liberté. La vie est telle ailleurs? Sommes-nous réellement libres ou quelqu’un, comme pour Jaromil, écrirait-il notre histoire?

 

Acte Final

Septième Partie ou Le poète meurt

 

Chapitre 23

 

 

Alors, tout de même, l’eau, rien que l’eau? Pas de flammes?

Il ouvrit les yeux et vit, penché sur lui, un visage au menton tendrement rentré et aux fins cheveux jaunes. Ce visage est si proche qu’il croit être étendu au-dessus d’un puits qui lui renvoie sa propre image.

Non, pas la moindre flammes. Il va se noyer dans l’eau.

Il regardait son visage sur la surface de l’eau. Puis, sur ce visage, il vit soudain une grande frayeur. Et ce fut la dernière chose qu’il vit.

 

 

L’acte final de la pièce de la vie de Jaromil se termine par sa mort. Jaromil se noie, mais comment? Dès les premières phrases, il y a de la déception : « Alors, tout de même, l’eau, rien que l’eau? Pas de flammes? » Le fait qu’il se noie et non qu’il brûle annonce que Jaromil ne passera pas à la postérité comme il l’aurait voulu. Il finit comme Orphélie dans Hamlet, il disparaît dans l’eau. Ce qui se penche vers lui, c’est peut-être sa mère qui lui ressemble, peut-être lui qui meurt noyé comme Narcisse après s’être trouvé si beau et si bon pendant si longtemps. Aussi, peut-être est-ce nous, lecteur, qui tuons Jaromil. « Puis, sur ce visage, il vit soudain une grande frayeur. Et ce fut la dernière chose qu’il vit. » Cette frayeur c’est peut-être sa mère ou c’est peut-être nous qui prenons conscience de la mort de Jaromil et peut-être de la nôtre.

 

Jaromil veut dire Printemps. Jaromil est de Prague. Sa mère veut tout contrôler dans la vie de son fils. Son fils veut la liberté. La Tchecoslovaquie au printemps de 1968 amorce un tournant libéral et la Russie communiste vient noyer le Printemps de Prague de la Tchecoslovaquie en août 1968. Jaromil amorçait une vie de liberté, et sa mère est venue le noyer. La mère « Russie » noie son fils « Printemps » avant qu’il ne puisse la quitter. Ainsi, le roman de Kundera est un petit clin d’oeil aux événements de 1968 qui l’ont contraint par la suite à déménager en France.

 

Le but du roman de Kundera est de permettre au lecteur d’être libre de son lyrisme. Le roman La vie est ailleurs est une prise de conscience de notre kitsch, de notre lyrisme, de notre interprétation de nous-mêmes et de, par la suite, tenter de nous en libérer. “Le kitsch est mensonge et désir de ne pas voir le mensonge.” La véritable liberté c’est la vie sans le mensonge du kitsch et ce roman est la porte vers la liberté. Jaromil n’était que du kitsch. Et sa mort symbolise la mort de notre innocence, de notre propre kitsch. Cette image que Jaromil aperçoit dans l’eau, c’est lui qui va mourir, mais c’est nous aussi. Nous sommes Jaromil. Si Jaromil n’est que du kitsch et que nous sommes Jaromil, notre kitsch meurt avec la fin du roman. Cette frayeur que nous apercevons avec lui c’est la frayeur que nous avons devant notre propre image sans ses artifices et devant la mort imminente de notre innocence. La suite de ce roman se compose dans l’attitude ironique que l’homme qui vient de lire La vie est ailleurs est obligé d’avoir devant ses actes de tous les jours lorsqu’il joue ce qu’il est.

 

Kundera avec La vie est ailleurs éclaire les attitudes romanesques de l’homme. Pourquoi romanesque? Parce que l’homme, comme le roman se construit une histoire et des péripéties qu’il glorifie. L’homme est constamment dans la fiction. Si Kundera insiste sur le caractère fictionnel, c’est un peu pour montrer à son lecteur ce que c’est que la fiction. Kundera se pose des questions sur la nature du roman et en pose à son lecteur. Un roman n’est pas plus vrai que la réalité, alors pourquoi l’homme souhaiterait-il vivre comme un roman? Rien chez Kundera n’est inutile. Tous les éléments qui composent son oeuvre se rassemblent à sa fin et forme un constat choquant pour le lecteur. Le lecteur ne peut passer à côté du sentiment que les choses ont changé en lui après que Kundera les ait si bien éclairer. Mais Kundera n’y va pas d’un choc brutal. Il prend son lecteur par la main, lui montre un nouvel univers qui à ses yeux de lecteur semble merveilleux et il détruit l’univers intérieur du lecteur morceau par morceau. Et après que Kundera est tout fait disparaître? Il ne laisse que des questions en l’esprit de son lecteur? Des questions sur les attitudes quotidiennes que l’on pose et leurs origines, des questions sur le monde qui nous entoure, des questions sur notre existence et des questions qui resteront toujours sans réponses. Mais qui peut donner des réponses? Kundera pose des questions, le lecteur ironiquement cherchera ses propres réponses.

 

Appréciation personnelle

 

« L’absurde, c’est la raison lucide qui constate ses limites. » [Albert Camus]

La vie est ailleurs à considérablement changer ma façon de vivre et de penser. L’écriture est pour moi quelque chose d’extrêmement présent dans ma vie. Depuis mon enfance, j’écris comme Jaromil. J’écris ce que mon coeur me dit. Tous mes textes sont depuis longtemps la même chose que ceux de Jaromil, des exaltations de mon lyrisme. J’écrivais mes plus grands poèmes et mes plus grands textes sous l’impulsion de mes sentiments. Aujourd’hui, lorsque j’écris je suis conscient du lyrisme et de ce que j’écris. Ces poèmes que maman ne comprenait pas parce qu’il faisait référence à Magda, je ne veux plus les écrire, mais je ne veux pas non plus les empêcher d’exister. Je veux que ce que j’écris fasse référence au collectif et non à mon individualité. Mais je ne veux pas non plus prêter à mes actions une importance qui n’est pas la leur. Lorsque j’ai écrit mon article dans Le poulet qui tousse, le fantôme de Jaromil flottait au-dessus de ma tête. Des questions me bombardaient la tête. Pourquoi est-ce que j’écrivais? Est-ce que ce que j’écrivais valait la peine d’être écrit et le sujet de cet article valait-il la peine d’être écrit par moi? Le sujet de l’article à la fin ne m’intéressait plus. J’avais un autre but. Alors sous l’ombre de Kundera je pensais que tous ces mots sur cette page devaient avoir un second sens, un second but qui mènerait au but final. Je voulais renverser la passivité, comme Kundera veut renverser le kitsch ou Aquin la défaite. Il s’agit d’un gros but, d’un gros rêve, mais rien ne s’accomplit en un jour. Pour que des choses changent, il faut qu’elle devienne un discours naturel chez la société. Cette session est venue ouvrir bien des idées dans ma tête, tant grâce à Aquin qu’à Kundera. Je ne suis pas écrivain, ni poète, ni toute autre chose, sauf moi. Lorsque j’agis, chaque jour, aujourd’hui, et que je sens que j’utilise un personnage pour m’exprimer, je le sais. Kundera a réveillé en moi une lucidité sur mes actions, leurs origines et ceux des autres. Je ne sais pas si cette lucidité est la bonne, ni si elle est vraie, mais je sais que quelque chose a changé en moi et qu’à chacune de mes actions je me demande si je joue ou si je vis. 

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Analyse encore quelque peu partielle comparativement à la force du roman. Certains éléments manquent dû au fait que le temps est dans la même situation.


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